mediterranean-mbb-field-tripContribution de Michel Sudarskis, Secrétaire général de l'INTA

Au Nord comme au Sud de la Méditerranée, la problématique du développement urbain et territorial est au cœur de l'actualité politique (reconstruction, délocalisation, etc.) mais c'est aussi un défi structurel de long terme.

Malgré des divergences nombreuses entre ces deux zones - dont les niveaux de développement ne convergent pas - les enjeux qui entourent cette thématique restent communs, bien qu'ils puissent prendre une ampleur différente selon le contexte socio-économique, politique, démographique et urbain : la croissance urbaine, les relations villes-campagnes, la globalisation de l'économie, le changement climatique, et les transformations politiques et sociétales.

Le développement urbain et territorial, et ses acteurs tant publics que privés, ont par conséquent une place centrale dans l'évolution des sociétés méditerranéennes, de part leur poids dans l'action collective (politique, économique, société civile,...) ; de part leur capacité à entrer en relation de négociation, en compromis avec des parties prenantes toujours plus nombreuses ; et dans un contexte globalisé, ces dynamiques de négociation tendent à s'inscrire (à s'étendre) hors de la sphère nationale, construisant un espace commun transnational - périmètres plus cohérents.

Le développement urbain et territorial dans les pays de la Méditerranée passe aujourd'hui par de nouvelles phases :

- changement d'échelle permanent du périmètre urbain, de l'expansion des quartiers à la ville, de la ville à l'agglomération, de l'agglomération vers les zones métropolitaines;

- importance des relations, de la coopération et des complémentarités entre les territoires en particulier pour le développement de grands équipements structurants - routes, voies ferrées, ports maritimes, parcs scientifiques, pôles d'excellence et clusters, etc.

- ces nouvelles infrastructures, à leur tour, dessinent une nouvelle géographie urbaine, créent de nouvelles hiérarchies entre territoires, avec pour effet que la qualité de vie, l'environnement bâti, devient un élément d'attraction des talents, de l'investissement et de la croissance.

Le bilan des politiques urbaines actuelles de la Méditerranée fait apparaitre que l'aménagement urbain devrait être d'abord de la création de valeur économique mais aussi sociale et culturelle. Il paraît difficile d'envisager un nouvel urbanisme, plus durable, socialement inclusif et ancré dans les cultures locales, sans une base économique solide et une création de richesses

Il s'agit d'aller au-delà des affirmations souvent réductrices en matière d'éco-construction (éco-quartiers, éco-cités, smart cities, etc.), quelles que soient la richesse de ce concept et son importance économique. D'autant plus que l'éco-construction est quelque chose qui offre des définitions extrêmement différentes au nord et au sud. Mais l'architecture de pointe est-elle accessible partout (Masdar)? A ce jour, la fracture énergétique, c'est au sud qu'elle fait le plus mal. La fracture écologique aussi. C'est là que l'extension des villes a enchaîné le problème énergétique, le problème écologique et le problème social, en déportant de plus en plus loin les moins favorisés, et aggravé le cercle vicieux de l'inégalité énergétique, sociale, culturelle.

Comme l'a dit un architecte de la Méditerranée "il faut construire une ville d'un million d'habitants chaque mois pendant 15 ans avec moins de 10.000 dollars par famille". Cette équation, c'est celle du sud. C'est sur cette base, bien différente de notre modèle européen de logements, qu'il faut travailler. On ne la développera pas avec les solutions sophistiquées. Il faut adapter les processus de décision aux réalités locales, relancer des filières de conception construction (matériaux) plus locaux. Ce n'est pas un retour à la tradition, car les techniques uniquement traditionnelles ne permettront jamais de résoudre le problème de la quantité. Ce n'est donc pas un rejet de l'innovation technologique. Mais l'acceptation que cette innovation va porter sur autre chose.

C'est là que se pose le problème de l'écologie urbaine. L'innovation ne peut y être immédiatement technologique. Elle est d'abord urbaine et donc sociétale et doit changer les méthodes de gestion de la ville, pour assurer une reconquête sociale d'abord des bidonvilles, de l'habitat informel, illégal avec des démarches largement ouvertes sur l'expérience internationale.

Face à la crise financière et économique la priorité est (devrait être) de consacrer les fonds publics - notamment ceux de la coopération décentralisée de plus en plus rares - alliés à des investissements privés à la création de valeur qui conditionne l'urbanisation de grande ampleur dont les pays ont besoin et en utilisant ces fonds pour créer de la synergie et un effet de levier optimum.

Dans les villes méditerranéennes, il faudra être attentif à ce que les projets puissent faire la preuve de leur parfaite articulation avec des stratégies locales en faveur de fonctionnements plus durables (rôle de laboratoire grandeur réelle), mais aussi de leur capacité à faciliter le développement de l'innovation technologique et méthodologique par l'expérimentation et la dissémination de techniques et savoirs faire et en particulier dans l'établissement des normes et des règlements techniques.

Dans de nombreuses villes engagées dans la mise oeuvre de projets innovants, il s'est avéré que souvent l'antériorité d'une politique environnementale n'était pas nécessaire. Souvent celle-ci était établie en parallèle des écoquartiers, chacun alimentant la réflexion au bénéfice de l'autre.

La mise en œuvre de projets expérimentaux est une opportunité pour les collectivités volontaires pour tout à la fois ouvrir les débats et répondre à des questions pragmatiques sur les nouveaux enjeux environnementaux à intégrer dans les conceptions et pratiques des projets urbains. Toutefois, la nécessité de prendre en considération l'existence des contextes mitoyens, de ne considérer que le périmètre du projet, de ne pas travailler à partir de la « table rase » pour finalement agir au sein d'une politique de développement établie, ne fait pas débat. Un projet urbain durable ne peut être envisagé et défini ex nihilo, quelle que soit sa nature ; il doit être conçu et piloté en corrélation avec son contexte.

Cela implique que la collectivité territoriale a déjà, en amont, réfléchi et réalisé des choix de développement. Ces opérations innovantes sont aussi pour les décideurs locaux comme pour les autorités de niveaux supérieures (Etat, région) l'occasion de tester et de mettre en oeuvre de nouveaux dispositifs de pilotage et de gouvernance des projets, de permettre des évolutions législatives et normatives (législations nationales, documents de planification locales et règlements techniques).

Avec son programme TransMed, l'objectif de l'INTA est de rassembler pour la partager l'expérience des pays de la zone en matière de développement urbain et territorial durable, selon deux logiques :

d'une part être un réseau interdisciplinaire parce qu'un territoire se construit à différentes échelles et par l'apport de différents points de vue. Il est donc nécessaire de réunir les acteurs du territoire dans leur diversité pour mieux rendre compte de la réalité – complexe – de l'aménagement du territoire aujourd'hui ;

d'autre part être un réseau international parce que la multiplicité de pays permet de construire le territoire méditerranéen de demain avec plus d'imagination mixant cultures et valeurs.

Objectifs et logiques qui recoupent très largement ceux de l'Agence méditerranéenne des villes et territoires durables qui vient d'être créée et du réseau des villes EuroMed.

Il s'agit pour les uns et les autres - et de préférence ensemble - poser les termes d'une vision stratégique partagée sur le futur de l'urbanisation de la région débouchant sur l'identification de la nature, des typologies, des priorités, et de l'échelle des projets potentiels aptes à être financés par des fonds publics ou privés.

Cet exercice, mené avec l'aide de l'UpM et de l'agence méditerranéenne des villes et territoires, est largement ouvert aux membres du réseau EuroMed ; il devrait déboucher sur :

o la coproduction d'une pensée neuve sur l'urbain avec les principes et les valeurs fondamentales qui fondent un développement équilibré des territoires méditerranéens ;

o la mise en place d'un lieu pour les villes et territoires de la Méditerranée qui facilite des points de vue partagés, la coopération et des complémentarités dans les stratégies territoriales et urbaines - c'est déjà le rôle envisagé par l'agence et le forum proposé par le maire de Nice;

o la coproduction d'un cadre de références pour les autorités locales dans la mise en œuvre de leurs projets de développement urbain durable;

o la diffusion et la sensibilisation par la force de l'exemple d'approches intégrées du développement urbain ; formation au projet urbain

o enfin la mobilisation d'investisseurs privés sur des projets urbains durables susceptibles d'être labellisés par l'Union pour la Méditerranée.

Cet exercice n'est pas un projet mais une action en cours de réalisation dont les fondements sont convergence et cohérence des stratégies de développement.

La croissance démographique et économique premier thème commun aux territoires méditerranéens. Ces territoires en expansion continue posent des problèmes complexes aux opérateurs publics et privés du développement urbain. De cette problématique découle un questionnement essentiel, celui de la gouvernance de villes méditerranéennes qui sortent des logiques administratives traditionnelles.

Les pays du pourtour méditerranéen représentent des territoires industrialisés, et certains pays sont également des producteurs d'énergie (solaire, pétrole et gaz). Mais avec l'évolution des comportements et des modes de consommation et face au changement climatique, l'ensemble des pays méditerranéens doit prendre en compte des considérations écologiques. Dans ce contexte, comment assurer dans le même temps la production et l'alimentation en énergie de territoires en mutation économique, démographique rapide et cet impératif de développement durable ? Quelles stratégies d'attractivité des capitaux, de montée en gamme des productions vers plus de valeur ajoutée, de valorisation des productions traditionnelles ?

Le rapport ville-campagne est déséquilibré, au sud du fait de l'attraction exercée par les villes qui contribue à la poursuite de l'exode rural, et au nord par l'expansion urbaine. Dans les deux cas, l'agriculture méditerranéenne se trouve fragilisée. Dans le même temps, ces pays font face à une agriculture mondialisée et sont pris en tension entre des activités traditionnelles, artisanales et domestique (desserte du marché intérieur) et une ouverture croissante au marché mondial longtemps limitée au tourisme, qui désormais, se traduit par l'évolution des investissements directs étrangers, l'ébauche d'une nouvelle division internationale du travail, l'inscription des pays du Sud dans des échanges mondiaux, le développement de secteurs exportateurs, etc. Quelles conséquences a cette internationalisation sur les villes et les campagnes ? Comment assurer la sécurité alimentaire des territoires méditerranéens dans un contexte de marché global ? Quel équilibre ville/campagne les pays du pourtour méditerranéen peuvent-ils viser ?

Le littoral méditerranéen qui s'étire sur environ 46 000 kilomètres, représente un espace convoité pour l'accueil de la croissance démographique future. La population des régions côtières devrait s'élever en 2020 à 186 millions d'habitants selon des estimations du Plan Bleu. L'aménagement des villes côtières représente un véritable défi, notamment en matière de développement durable. Le développement de la ville existante sur elle-même est déjà une réponse insuffisante devant cette croissance démographique. Quel coût écologique le développement des villes côtières entraine-t-il ? Comment concilier l'impératif environnemental et l'aménagement du littoral?

Créer de la valeur économique pour financer les infrastructures et les services urbains essentiels à partir desquels construire une nouvelle politique urbaine

Les aides aux micro-projets, ou aux projets modestes, tout comme le travail sur la forme urbaine sont des aspects incontournables d'une politique urbaine. Mais ils ne sauraient suffire à répondre aux besoins et à l'urgence d'un développement durable à la bonne échelle territoriale. Cela conduit à concevoir une approche moins conventionnelle que les démarches actuelles, à tout le moins fondée sur d'autres principes et avec d'autres priorités.

C'est à partir de l'aménagement du territoire, notamment des infrastructures, que l'on peut "repenser" le devenir méditerranéen. C'est sans doute autour de pôles économiques - hubs d'infrastructures - que se recomposeront les territoires méditerranéens. La puissance publique, Etat et collectivités, dispose d'instruments d'intervention : les programmes d'infrastructures de communication et de logistique, les pôles touristiques, les lieux de production du savoir, les centres de services aux entreprises, les territoires intermédiaires entre pôles urbains, l'articulation de l'arrière-pays côtier avec les grands axes structurants, etc.

En Méditerranée, des stratégies sectorielles nationales existent. Mais il manque un cadre stratégique au niveau des grands territoires - régions urbaines ou territoires métropolitains - pour répondre aux stratégies d'intervention propres aux Institutions Financières Internationales. Une démarche de convergence, sinon de cohérence, de ces stratégies dans le domaine urbain serait souhaitable pour constituer un cadre de référence commun facilitant l'évaluation et le financement des projets.

Dans le prolongement de la Stratégie Méditerranéenne de Développement Durable et de son volet urbain, on peut appeler à l'élaboration d'une Stratégie Méditerranéenne du Développement Urbain Durable (SMDUD) qui pourrait être établie par la nouvelle Agence pour les villes et territoires durables de la Méditerranée sous l'égide de l'UpM, et dont le cadre de référence européen existant (et encore en développement) pourrait être source d'inspiration.

2030-T



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