En lisant en parallèle la sociologue Eva Illouz et le philosophe Clément Rosset sur la manière dont l’industrie du bonheur a pris le contrôle de nos vies et la joie qui naît de la conscience du tragique de l’existence, je me disais comment aider les élus à réfléchir sur ces constats et leur permettre de redonner confiance aux citoyennes et citoyens qui se trouvent confrontés à ce dilemme ? L’impératif du bonheur met la personne devant des responsabilités qui ne sont pas seulement les siennes.

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On a perdu la joie qui naît du tragique de la vie

Tribune de Jean-Yves Chapuis, sociologue, urbaniste, élu rennais de 1983 à 2014, ancien vice-président à la Métropole et directeur de l’école d’architecture de Rennes. Il est aujourd’hui consultant en stratégie urbaine.

En lisant en parallèle la sociologue Eva Illouz et le philosophe Clément Rosset sur la manière dont l’industrie du bonheur a pris le contrôle de nos vies et la joie qui naît de la conscience du tragique de l’existence, je me disais comment aider les élus à réfléchir sur ces constats et leur permettre de redonner confiance aux citoyennes et citoyens qui se trouvent confrontés à ce dilemme ?

L’impératif du bonheur met la personne devant des responsabilités qui ne sont pas seulement les siennes. On fait croire aux salariés qu’ils sont responsables des difficultés rencontrées par l’entreprise. La réussite individuelle et individualiste est le credo de ce monde néo-libéral qui n’a pas seulement une dimension économique mais qui demande à chacun dans un monde fluctuant qui bouge tout le temps d’être capable de trouver en soi les ressorts pour s’en sortir seul. L’industrie du bonheur s’est développée avec la seconde révolution de l’individualisme, la culture narcissique (1).

 Le bonheur c’est devenu l’accomplissement personnel. Cela a changé profondément au sein des sociétés capitalistes avancées, la responsabilisation n’est plus collective, elle devient personnelle. Elle a permis de présenter les déficits structurels, les contradictions, les dérèglements de l’économie et la flexibilité comme de la responsabilité de la personne, de sa psychologie, de son adaptabilité et de sa responsabilité individuelle. Donc si je m’améliore, tout ira bien. Tout vient de ma volonté d’être positif. « Il y a effondrement général de la dimension sociale au profit de la dimension psychologique. » comme le dit Eva Illouz. Être autonome permet d’être flexible dans ce monde néo-libéral fluctuant, instable en compétition incessante. 

On ne peut plus le contester, je dois m’adapter, moi, seul sans les autres, aux défis du monde. Elle va plus loin en disant que les émotions motivent la consommation ; elles sont parties constituante de la signification de la marchandise mais, de façon plus essentielle encore, elles sont la marchandise même, que non seulement on achète mais qu’on (co)fabrique aussi. De fait il n’y a plus de sentiment vrai, ni aucune émotion authentique, ils sont devenus des marchandises. On nous demande de nous adapter à une économie émotionnelle.

A côté le refus du tragique de nos existences, de notre finitude nous fait oublier cette réalité. On refuse en bloc cette condition humaine. Or si on n’admet cette part tragique du réel, on ne peut arriver à la santé morale, à l’allégresse et à la joie. « Il faut apprendre à vivre avec le tragique » comme le dit Clément Rosset. La joie, la vraie permet l’accès à la sagesse. Ce n’est pas aussi simple, d’autant plus qu’il n’existe pas vraiment d’image véritable du bonheur, cela est lié à chacune et chacun suivant sa vie ses choix sa condition sociale économique et culturelle. Il peut donc être différent et en plus dans la vie on est souvent devant un choix et un bien est sacrifié par rapport à un autre. Jamais donc les choses sont limpides et définitives. Il rajoute : le XXe siécle est malade à cause de l’affaiblissement du sens du tragique, la source de ce déséquilibre est dans un trop parfait équilibre entre l’homme et lui-même. Alors que ce qui fait la valeur de notre existence c’est une certaine dissonance. Nous sommes en train de mourir de bonheur. Si nous voulons retrouver la joie, il faut commencer par retrouver le tragique.  

Accepter l’incertitude, la complexité de la vie et notre condition tragique c’est cela le bonheur ou la joie comme le dit si bien Clément Rosset.


(1) Christopher Lasch « la culture narcissique »
(2) Gilles Lipovetsky « le bonheur paradoxal »

Illustration :  "Rythme Joie de vivre" 1930 - Robert Delaunay

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