Eric Sadin vient de sortir un livre très instructif sur l’évolution de l’individualisme, le passage à l’ère de l’individu tyran. Cela vient de loin. L’individualisme libéral issu du XVIII è siècle qui devait permettre à chacune et chacun d’être libre avec l’égalité des droits et un meilleur intérêt général ne sait pas vraiment développer. Les inégalités sociales et économiques avec la société industrielle se sont développées. A la fin du second conflit international, la renaissance de la démocratie libérale et la création de l’état providence a laissé entrevoir une espérance qui s’est petit à petit fracassée sur l’évolution du monde capitaliste, à partir des années 70, délocalisations, conditions de travail qui se dégrade, mondialisation et féroce mise en compétition, le pacte social se fissure. La défiance s’installe à l’égard des élus et cela ne cessera de croitre jusqu’à aujourd’hui. En plus une désunion entre individus et corps social est à l’œuvre. Le développement des nouvelles technologies de l’information va encore renforcer cet état de fait et l’on est aujourd’hui de fait dans une évolution anthropologique de l’homme qui interroge de plus en plus ce qui doit faire communauté politique.

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La Brutalité des rapports politiques ?

Tribune de Jean-Yves Chapuis, sociologue, urbaniste, élu rennais de 1983 à 2014, ancien vice-président à la Métropole et directeur de l’école d’architecture de Rennes. Il est aujourd’hui consultant en stratégie urbaine.

Eric Sadin vient de sortir un livre très instructif sur l’évolution de l’individualisme, le passage à l’ère de l’individu tyran. Cela vient de loin. L’individualisme libéral issu du XVIII è siècle qui devait permettre à chacune et chacun d’être libre avec l’égalité des droits et un meilleur intérêt général ne sait pas vraiment développer. Les inégalités sociales et économiques avec la société industrielle se sont développées.

A la fin du second conflit international, la renaissance de la démocratie libérale et la création de l’état providence a laissé entrevoir une espérance qui s’est petit à petit fracassée sur l’évolution du monde capitaliste, à partir des années 70, délocalisations, conditions de travail qui se dégrade, mondialisation et féroce mise en compétition, le pacte social se fissure. La défiance s’installe à l’égard des élus et cela ne cessera de croitre jusqu’à aujourd’hui. En plus une désunion entre individus et corps social est à l’œuvre. Le développement des nouvelles technologies de l’information va encore renforcer cet état de fait et l’on est aujourd’hui de fait dans une évolution anthropologique de l’homme qui interroge de plus en plus ce qui doit faire communauté politique.

Dans les années 90, le moi prime sur l’ordre commun. On insiste sur la créativité de chacun et chacun devient seul responsable, s’il a des résultats défaillants dans son travail. Le culte de la performance et la fatigue de soi comme le dit Alain Ehrenberg deviennent les éléments de cette évolution sociétale ou bien la marchandisation du bonheur d’Eva Illouz. Tout est négociable et tout est comptable, tout peut s’améliorer si on le veut bien, tout revient vers moi. La singularité devient un objectif pour se démarquer des autres.

L’arrivée de l’internet et du portable va amplifier ce mouvement. Ces outils augmentent ma puissance. Je peux plier le réel à mes désirs, mais plus encore je peux développer sans cesse mon expressivité. Le smartphone donne l’impression d’une forme allégée de l’existence et d’une indépendance accrue. C’est vrai qu’il autorise une connexion spatio-temporelle ininterrompue, il réagit sans délai à nos gestes et les applications nous permettre de croire que l’on répond à tous nos envies et que nous sommes l’objet d’une continuelle sollicitude. Il se joue un processus paradoxal d’accumulation dépossession. On s’appartient plus. On est de fait dépossédé de soi-même. C’est soi qui compte, seul. Je suis la source de la vérité, ce que je ressens c’est ce qui est vrai. La déliaison devient totale. Le but n’est pas d’agir positivement sur le cours des choses, mais c’est le ressentiment qui domine et le fait de vouloir en découdre, la colère, se venger des autres et du monde.

C’est paradoxalement l’expérience de la dépossession face aux continuelles sollicitations je ne m’appartiens plus et la violence devient la seule réponse à cet état de souffrance. L’individu se trouve dans un état limite, au stade d’une extrême saturation.

L’ingouvernabilité de la société s’exprime par le fait que personne ne peut plus parler en mon nom. On en arrive comme le dit Eric Sadin à « un totalitarisme de la multitude ». Il pense que la perte de foi vis-à-vis du politique est définitive ? La déliaison entre le je et le nous, entraîne la fin d’un monde commun.

On rejoint les propos des collapsologues qui pensent que La catastrophe arrive et que l’homme n’y peut plus rien.

Comment réagir ? D’abord croire un tant soit peu dans l’être humain, sinon il n’y a plus d’humanité, mais aussi savoir que nous devons changer.

Ce qu’il faut retenir de cette évolution anthropologique : certes il faut faire parler sa singularité que l’on ne fera jamais assez parler, mais il faut accepter que quelque chose toujours nous dépasse et nous oblige. Il faut savoir se contenir individuellement et collectivement. C’est le travail que les élus devront s’efforcer de faire pour recréer des liens sociaux tout en donnant plus de place à a singularité de chacune et chacun. Savoir que ce débat entre moi et les autres est toujours à refaire continuellement et qu’il demande une attention aux autres aussi continuelle. On retrouve le débat sur l’organisation municipale qui doit permettre d’organiser le débat et d’obliger les citoyens à se parler et à trouver des compromis. Les démarches quartiers comme l’on dit, ne sont pas simplement d’échanger sur des projets, mais aussi de s’interroger sur la manière d’habiter son immeuble, sa rue, son quartier, sa ville. C’est de redéfinir continuellement le contrat que l’on a avec les autres. C’est pour cela que la visibilité, la reconnaissance, la prise de parole, tout se qui permet de sortir de la société du malaise pour reprendre le titre d’un livre d’Alain Ehrenberg est primordial dans le dialogue qu’il faut mettre en place dans les communes. Il faut nourrir le débat pour créer cette démocratie de la connaissance.

Comment soigner ces nouvelles souffrances psychiques qui perturbent continuellement les relations humaines? C’est à propos de cette interrogation que doit s’inventer sur le terrain les nouvelles formes de la démocratie qui n’est pas de faire ce que chacun veut, mais de faire des choix suite à un échange réel, profond et contradictoire. Décider et savoir que la décision pourra évoluer suivant des éléments nouveaux qui peuvent apparaître. Être en mouvement continuellement et définir le nous pour recréer le lien entre le je et le nous, c’est à dire recréer le monde commun.

Illustration :  Shutterstock

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