Association internationale
du développement urbain

Résumé #1 de la SESSION 2 – URBANITÉ, BIEN-ÊTRE ET CRISES

INTRODUCTION ET CADRAGE — HELLE JUUL, Présidente de l’INTA) 

Helle Juul, présidente de l’INTA, a ouvert la session en posant la question centrale : comment le développement urbain peut-il non seulement répondre aux crises, mais renforcer activement la résilience et le bien-être humain ? Elle a rappelé que les villes font face à de multiples défis qui se recoupent — changement climatique, inégalités sociales, pénurie de logements, migration, santé publique — rendant plus cruciales que jamais la façon dont nous concevons, gouvernons et habitons nos villes.

Deux intervenantes ont été présentées : Anne Bach Nielsen (professeure associée, département de santé publique, Université de Copenhague) et Camila Jordan (directrice des relations institutionnelles et du plaidoyer, TETO Brazil), toutes deux invitées à explorer comment les principes de la ville humanisante peuvent renforcer la résilience urbaine en temps de crise.

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Anne Bach Nielsen – Exploration des risques de catastrophes urbaines et de la résilience dans le contexte du logement

Introduction

Merci beaucoup de m’avoir invitée, Helle, et merci à vous tous d’être présents aujourd’hui.

Je vais parler de la crise et du bien-être urbain sous l’angle des catastrophes et des crises. Je suis chercheuse spécialisée dans les catastrophes et le changement climatique, mais aussi en sciences sociales. Cela signifie que j’étudie les catastrophes, les crises et le bien-être urbain selon une approche des sciences sociales, avec un intérêt particulier pour les questions liées aux personnes et au pouvoir — très étroitement liées au concept d’urbanisme centré sur l’humain

UNE PERSPECTIVE EN SCIENCES SOCIALES

Cela signifie aussi que je ne suis ni architecte ni urbaniste. Je suis basée à l’Université de Copenhague, affiliée au Copenhagen Centre for Disaster Research, une équipe interdisciplinaire de chercheurs qui s’efforcent de comprendre les liens entre catastrophes et société à travers de nombreux domaines d’étude.

J’ai également une vision assez globale. Je travaille beaucoup en Europe, mais aussi à l’étranger, souvent en étroite collaboration avec des partenaires locaux. Certains des exemples que je vais donner aujourd’hui proviennent principalement d’un projet au Bangladesh et de recherches menées en Inde. Il m’importe de rendre hommage aux personnes remarquables qui travaillent sur le terrain et qui soutiennent les recherches que nous y menons.

J’ai actuellement des projets à Copenhague, au Bangladesh et au Kenya, portant sur les catastrophes et la vulnérabilité dans les villes, et je réfléchis à la manière dont les acteurs locaux peuvent soutenir une voie plus résiliante pour gérer certaines des crises que nous observons.

QU’EST-CE QU’UNE CRISE URBAINE ?

Les crises et les catastrophes ne sont pas des événements extérieurs — elles sont produites par la façon dont nous planifions, concevons et habitons nos villes. Anne Bach Nielsen défend une lecture par le prisme de la construction sociale : ce sont les structures économiques, politiques et sociales qui déterminent à la fois l’exposition aux risques et leur impact. La pandémie de COVID-19 l’illustre : une même crise frappe radicalement différemment selon les conditions de vie. Au-delà de l’exposition, elle insiste sur la nécessité d’analyser la vulnérabilité — non pas seulement qui est exposé, mais pourquoi — et appelle à reconnaître les profondes inégalités qui traversent les villes et le monde.

TROIS GRANDES TENDANCES MONDIALES

La première tendance, et sans doute la plus déterminante, est l’urbanisation massive. L’afflux considérable de personnes dans les villes dépasse leur capacité à fournir des logements et des services adéquats, générant des situations d’urgence — en particulier dans les zones à faible revenu et le Sud global. Dhaka, au Bangladesh, en est l’illustration la plus saisissante : chaque jour, des milliers de personnes s’y installent en quête de travail et de meilleures conditions de vie, dans une ville incapable d’absorber cette demande, créant des conditions de vie précaires et risquées pour une part croissante de sa population.

La deuxième tendance est la mondialisation et l’interconnexion croissante du monde. La vitesse à laquelle circulent aujourd’hui les personnes, les capitaux et l’information amplifie considérablement la complexité de la gestion des crises : la crise financière de 2008 et la pandémie de COVID-19 ont démontré avec quelle rapidité les chocs peuvent se propager à l’échelle planétaire, laissant peu de marge aux réponses localisées.

La troisième tendance est la convergence de multiples crises environnementales. Le cadre des limites planétaires le montre clairement : nous dépassons les seuils de ce que la planète peut supporter à de nombreux égards. Le changement climatique intensifie les aléas naturels et aggrave l’urgence du logement — mais de façon inégale : les populations vivant dans des zones à risque, plaines inondables ou espaces peu végétalisés, supportent une part disproportionnée des risques d’inondations et de vagues de chaleur. 

VOIES D’ADAPTATION

Ces grandes tendances mondiales suscitent des efforts d’adaptation à de multiples échelles. Si certains s’appuient sur une stratégie définie et une mise en œuvre structurée avec des résultats positifs, d’autres aboutissent à de la maladaptation — des conséquences involontaires qui aggravent le problème initial. Une troisième catégorie mérite une attention particulière : l’adaptation contrainte, où les personnes n’ont d’autre choix que d’agir — comme quitter des zones côtières vulnérables pour s’installer en ville. Loin de réduire les risques, ce type d’adaptation génère le plus souvent de nouveaux risques de catastrophe pour les plus vulnérables.

CAS DE TERRAIN : DHAKA, BANGLADESH

Le terrain de nos recherches à Dhaka, documenté par photographie aérienne de Ekta Kha, suit la façon dont les migrants ruraux et côtiers s’installent dans des zones informelles et précaires, et comment leur accès aux services — électricité, eau, santé — influent sur leurs moyens de subsistance. Durant le projet, les bouleversements politiques au Bangladesh — un mouvement de protestation et un changement de gouvernement — ont directement perturbé le terrain : la moitié des personnes suivies ont été brusquement expulsées. Les images du drone en témoignent : d’un côté d’une route nouvellement construite, un terrain vide ; de l’autre, les vestiges d’un groupe de baraques en tôle de fer et d’étain.

Les entretiens menés après l’expulsion ont révélé deux réalités frappantes. Malgré des conditions objectivement difficiles — un établissement informel sur une plaine inondable construite sur une ancienne décharge — beaucoup de résidents y vivaient depuis 5, 10, voire 15 ans, et y avait développé un véritable sentiment d’appartenance, une stabilité et une communauté. Ce fragile mais réel ancrage a été effacé du jour au lendemain : en une seule journée, l’ordre de partir a été donné et toute la communauté a été démolie.

L’exemple de Dhaka illustre un cycle auto-entretenu de création de risques de catastrophe. Déplacées des zones rurales et côtières, les personnes migrantes s’installent dans les endroits les plus précaires de la ville — pour y faire face à nouveau à l’expulsion, la démolition et le déplacement. Chaque étape les enfonce davantage dans la vulnérabilité, les maintenant dans un cycle permanent d’instabilité et de marginalisation aux marges de la vie urbaine.

CAS DE TERRAIN : CHENNAI, INDE

Une étude menée sur trois ans sur la Stratégie de résilience de Chennai a examiné l’impact réel des programmes de relogement post-tsunami du début des années 2000. Des habitants des zones côtières — dont beaucoup avaient été durement touchés par le tsunami de l’océan Indien en 2004 — ont été relogés dans des logements modernes en périphérie urbaine, réduisant effectivement leur exposition aux inondations. Cependant, ce déplacement a engendré de nombreux nouveaux problèmes : les personnes relogées se sont retrouvées coupées de leurs lieux de travail, de leurs zones de pêche, ainsi que des communautés, cultures et territoires qui structuraient leur vie.

Une deuxième phase d’interventions a cherché à corriger les erreurs de la première, en plaçant la participation communautaire et les aspirations des habitants au cœur de la conception des projets. Un programme de jardins urbains sur les toits — toujours actif aujourd’hui — en est l’illustration : les toits plats caractéristiques de Chennai ont été transformés en espaces verts et productifs, favorisant la vie collective, la sécurité alimentaire et la végétalisation des quartiers, contribuant à atténuer les épisodes de chaleur extrême auxquels la ville est régulièrement confrontée. Ces projets incarnent des leçons véritablement intégrées, conscients des risques de maladaptation qui avaient compromis les interventions précédentes.

CONCLUSIONS : LES TROIS P

Anne Bach Nielsen conclut avec un cadre en trois volets qui complète l’approche urbanistique de l’INTA par une dimension des sciences sociales :

Lieu (Place en anglais) — Le premier P, invite à reconnaître le sentiment d’appartenance des habitants, ainsi que le contexte et la culture locale. Il pose des questions fondamentales sur l’accès et la justice urbaine : à qui la ville est-elle destinée ? Qui peut y vivre, où, et pourquoi ?

Le second P est Personnes (People en anglais) : autonomiser les communautés locales pour qu’elles développent et mettent en œuvre des solutions de logement, car les approches participatives génèrent des résultats bien plus résilients que les interventions descendantes.

Le troisième P est Pouvoir (Power en anglais) : qui déplace les personnes, et qui contrôle les ressources financières qui alimentent tant de ces projets — ce sont des questions cruciales pour obtenir des résultats durables. L’exemple de l’expulsion à Dhaka l’illustre parfaitement. Les habitants avaient construit une véritable stabilité dans ces établissements informels au fil des années. Puis les troubles politiques, combinés à la précarité juridique de leur situation, les ont retrouvés à la rue pratiquement du jour au lendemain. Cela montre à quel point il est essentiel de comprendre qui décide réellement qui reçoit quoi, quand et comment — une dimension cruciale de l’urgence du logement que nous traversons.

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