COMMENT LES CHOIX D’AMÉNAGEMENT URBAIN FAÇONNENT LA MOBILITÉ, L’ACCESSIBILITÉ ET LA JUSTICE SOCIALE DANS NOS VILLES
Résumé de l’intervention — Professor Ole B. Jensen – Conception excluante, mobilité et injustice dans la ville contemporaine


Dans cette intervention, le professeur Ole B. Jensen analyse la manière dont l’aménagement urbain façonne les expériences ordinaires de mobilité, d’accès et d’exclusion. En s’appuyant sur son ouvrage Mobility and Justice by Design, il met en lumière les relations entre les corps, les infrastructures et les mécanismes de pouvoir. Son approche croise sociologie, observation ethnographique et théorie critique du design, pour montrer que l’environnement bâti n’est jamais neutre et qu’il peut limiter concrètement la possibilité pour certains groupes d’habiter et de pratiquer la ville
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Quand l’aménagement urbain produit l’exclusion

L’un des arguments centraux de la présentation est que l’aménagement urbain peut produire de l’exclusion de manière intentionnelle comme non intentionnelle. Ole B. Jensen évoque des bancs, accoudoirs, pics et autres dispositifs installés dans l’espace public pour empêcher les personnes sans domicile de s’y reposer ou d’y dormir. Ces objets ne sont pas de simples détails de mobilier urbain : ils matérialisent une volonté d’empêcher certains usages et d’écarter certains publics. Il souligne aussi que l’exclusion ne résulte pas toujours d’une intention explicite. Des trottoirs dégradés, des gares peu accessibles, des temps de traversée trop courts ou des systèmes de circulation mal pensés peuvent eux aussi rendre la ville difficile, fatigante ou dangereuse pour certains usagers.
Sans-abrisme, handicap, vieillissement : des injustices vécues

Le raisonnement est structuré autour de trois champs principaux : le sans-abrisme, le handicap et le vieillissement. Dans chacun de ces cas, l’injustice de mobilité se vit à travers le corps. Les personnes sans domicile décrivent une atmosphère constante de rejet et de déplacement forcé dans la ville. Les personnes en situation de handicap, notamment les usagers de fauteuil roulant, doivent planifier chaque trajet avec précision et restent très dépendantes du bon fonctionnement des équipements. Les personnes âgées, quant à elles, se heurtent à des trottoirs irréguliers, à des traversées plus difficiles et à des environnements urbains de moins en moins adaptés à des rythmes de déplacement plus lents. La ville apparaît ainsi comme un producteur actif d’inégalités concrètes de mouvement et de présence.
Rendre visibles les inégalités inscrites dans l’espace

Ole B. Jensen insiste également sur la nécessité de rendre publiques ces injustices et de les comprendre comme des expériences à la fois matérielles et émotionnelles. Selon lui, l’injustice urbaine ne se réduit pas à des droits abstraits, à des procédures ou à des règles formelles. Elle se ressent dans les corps, dans les affects et dans les messages implicites envoyés par l’espace urbain à celles et ceux qu’il rejette. C’est pourquoi il déplace l’analyse de la justice abstraite vers l’injustice vécue. Puisque les environnements bâtis sont fabriqués, ils peuvent aussi être transformés, refaits ou défaits. C’est là, selon lui, que réside le potentiel éthique et transformateur de l’aménagement urbain.
Questions et débat : de la justice abstraite à l’injustice ressentie

Dans les échanges qui ont suivi, Ole B. Jensen a reconnu que la plupart de ses exemples provenaient de contextes danois, européens et nord-américains, et qu’un travail comparatif plus large reste nécessaire à l’échelle internationale.
Il a aussi répondu à plusieurs remarques sur l’importance d’utiliser plus explicitement les notions de justice et d’injustice dans la pratique professionnelle.
Revenant sur son point central, il a expliqué que les personnes concernées ne réclament pas la justice sous une forme abstraite : elles expriment d’abord la manière dont l’injustice est vécue dans leur corps et dans leur quotidien.
Les questions ont également mis en évidence les enjeux actuels liés à la pression immobilière, à la gentrification, à la numérisation et au recul de la capacité des villes à partager l’espace avec les groupes vulnérables.
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